8

Susan prit un livre et lut pendant quelques minutes, sans parvenir à s’intéresser au récit. Elle alluma la télévision mais aucun programme ne retint son attention. Une seule chose accaparait son esprit : le mystère posé par les quatre sosies. Quelles étaient leurs intentions ? Malgré les conseils de McGee, elle passa presque toute la matinée à s’interroger au sujet de Harch et de ses complices, et à s’inquiéter.

C’est la preuve évidente d’une obsession, d’un trouble psychologique ou d’un dysfonctionnement cérébral, pensa-t-elle. Je prétends ne pas croire aux phénomènes surnaturels ni aux puissances occultes, mais je ne mets même plus en doute l’existence de ces hommes, y compris de ceux qui sont morts. C’est absurde.

Cependant, elle était inquiète et attendait avec angoisse qu’on vînt la chercher pour la conduire en salle de rééducation. Si elle ne se sentait pas en sécurité dans sa chambre, au moins ce lieu lui était-il familier. Elle ne voulait pas aller au rez-de-chaussée. Elle se souvenait que Jellicoe… Dennis Bradley, lui avait dit : Nous sommes chargés de vous descendre.

Vous descendre.

Se sentant coupable de ne pas avoir suivi les conseils de McGee, Susan s’efforça de respecter ses désirs et mangea tout son repas.

Elle venait d’avaler la dernière bouchée lorsque le téléphone sonna. Il s’agissait de deux camarades de travail. Elle ne se souvenait pas d’eux mais tenta d’être agréable, et de les considérer comme des amis. Ce fut néanmoins une conversation hésitante et elle éprouva du soulagement lorsqu’elle raccrocha.

Une heure plus tard, deux aides-soignants entrèrent en poussant un chariot. Ils ne ressemblaient à personne.

Le premier, un quinquagénaire à l’estomac gonflé par la bière, portait une moustache et ses cheveux étaient gris.

— Salut, ma jolie. Vous avez appelé un taxi ?

Le second avait autour de trente-cinq ans. Il était chauve et son visage jovial était presque poupin.

— Nous sommes chargés de vous emmener très loin d’ici.

— J’attendais une limousine, dit-elle.

— Hé, vous n’aimez pas notre carrosse ? demanda le plus âgé.

Il caressa les courbes du chariot, comme s’il présentait une voiture de luxe.

— Admirez cette ligne classique ! Les garnitures de cuir ! Le haut de gamme, ma bonne dame !

— Et vous avez droit à deux chauffeurs pour le prix d’un ! surenchérit le chauve en collant le chariot contre le lit. Moi, c’est Phil, et lui, Elmer Murphy.

— On m’appelle Murf.

— On lui donne des noms bien pires que celui-là.

Bien que effrayée de devoir quitter sa chambre.

Susan était amusée. Leur jovialité, leurs efforts pour la mettre à son aise et sa détermination à ne pas décevoir McGee lui donnèrent assez de courage pour s’installer sur le chariot.

— Êtes-vous toujours comme ça ? leur demanda-t-elle.

— Comment ? demanda Murf.

— Toujours aussi charmants, je suppose, compléta Phil en glissant un oreiller sous la tête de Susan.

— Oh, ouais, toujours aussi charmants.

— Nous n’avons rien à envier à Cary Grant.

— Et chez nous, c’est inné.

— Et si vous cherchez le mot « charmant » dans le dictionnaire… commença Phil.

— … vous découvrirez qu’il est illustré par notre photo, compléta Murf.

Ils placèrent sur elle une couverture qu’ils immobilisèrent à l’aide d’une sangle, puis la poussèrent vers le couloir.

Pour la descendre.

Afin de ne pas y penser, elle leur demanda :

— Pourquoi un chariot ? Vous auriez pu prendre un fauteuil roulant.

— Impossible, répondit Phil. Les patients n’attendent que ça !

— Je dirais même qu’ils ne tiennent pas en place.

— Si nous laissions un malade seul dans un fauteuil roulant pendant moins de dix secondes…

— … il en profiterait pour filer illico en Mésopotamie.

Ils avaient atteint les ascenseurs et Murf pressa un bouton.

— Un endroit merveilleux, déclara Phil lorsque les portes s’ouvrirent.

— Quoi ? La cabine d’ascenseur ?

— Non, la Mésopotamie.

— Tu connais ?

— J’y passe tous les hivers.

— Entre nous, je crois que la Mésopotamie n’existe plus.

— Ne va pas dire ça à un Mésopotamien.

Ils continuèrent sur le même ton jusqu’au rez-de-chaussée, puis le long des couloirs menant à la salle de rééducation située dans une des ailes latérales. Une fois au but, ils confièrent Susan à Mrs Florence Atkinson.

C’était une petite femme brune, débordante d’énergie et d’enthousiasme. Elle fit effectuer à Susan une demi-heure d’exercices, avec diverses machines et divers accessoires de gymnastique conçus pour faire travailler chaque muscle du corps. Cela n’avait rien d’exténuant, et une personne en bonne santé eût trouvé ces mouvements d’une facilité ridicule.

Mais, au bout de cette demi-heure, Susan était épuisée et se sentait ankylosée. La kinésithérapeute lui fit ensuite un massage qui lui donna l’impression d’être composée en tout et pour tout d’un certain nombre d’os reliés entre eux par des articulations aléatoires.

Ensuite, elle séjourna dans un bain à remous. L’eau chaude et tourbillonnante emporta la tension qui subsistait en elle, puis elle alla prendre une douche dans un box doté d’un siège et de poignées. Le jet d’eau chaude et l’odeur du savon étaient si agréables que le simple fait de se laver semblait être un péché.

Susan s’assit enfin devant un miroir pour permettre à Florence Atkinson de sécher ses cheveux blonds, et elle fut ravie de constater la disparition des cernes sous ses yeux. Si sa peau avait gardé quelques traces bleuâtres, ses joues avaient repris des couleurs. Sur son front, la balafre était moins rouge et moins enflée que la veille, et elle fut certaine qu’elle finirait par disparaître totalement.

Après avoir remis son pyjama vert, elle s’allongea sur le chariot que Mrs Atkinson poussa dans la salle d’attente.

— Phil et Murf vont revenir vous chercher.

— Ils peuvent prendre leur temps. J’ai l’impression de flotter dans un océan, dit-elle en se demandant pourquoi elle avait eu si peur d’être descendue au rez-de-chaussée.

Elle fixa les dalles du plafond pendant quelques minutes, puis ferma les paupières et bâilla.

— Elle se la coule douce, Phil.

— Exact, Murf.

Elle ouvrit les yeux et leur sourit.

— On dorlote un peu trop les patients, ici, déclara Phil.

— Massages, bains, chauffeurs…

— Ils exigeront bientôt de se faire servir leur petit déjeuner au lit.

— Je me demande si nous travaillons dans un hôpital ou un quatre étoiles.

— Je me pose parfois la même question, Murf.

— Vous êtes les Laurel et Hardy de l’hôpital de Willawauk, dit-elle.

Ils la poussèrent hors du vestibule.

— Laurel et Hardy ? répéta Phil. Je me considère plutôt comme le Robert Redford local.

Ils s’engagèrent dans le couloir principal. L’oreiller relevait assez la tête de Susan pour lui permettre de constater que le passage était désert. C’était bien la première fois qu’elle ne croisait personne dans cet hôpital.

— Robert Redford n’a pas besoin d’une perruque, reprit Murf.

— Moi non plus.

— Exact. Une peau d’ours ne serait pas de trop pour dissimuler ta boule de rampe.

Ils étaient à la hauteur des ascenseurs.

— Tu es cruel avec moi, Murf.

— Il est temps que tu affrontes la réalité, Phil.

Murf pressa un bouton d’appel.

— J’espère que vous appréciez votre voyage, miss Thorton ? demanda Phil.

— Énormément.

— Parfait, et je peux vous assurer que la suite sera encore plus intéressante.

— Bien plus intéressante, surenchérit Phil.

Les portes s’ouvrirent devant elle.

Ils poussèrent le chariot à l’intérieur, mais ne le suivirent pas.

Quatre personnes se trouvaient déjà dans la cabine : Harch, Quince, Jellicoe et Parker. Les deux premiers portaient un pyjama et une robe de chambre et se tenaient sur sa gauche. Jellicoe et Parker, en blouse blanche, étaient à sa droite.

Sous le coup du choc, elle releva la tête avec incrédulité pour fixer Murf et Phil qui restaient dans le couloir. Ils lui sourirent et agitèrent la main en guise d’adieu.

Les portes se refermèrent. La cabine s’éleva.

Ernest Harch pressa un bouton sur le tableau de commande et bloqua la cabine entre deux étages. Il abaissa le regard sur elle et ses yeux gris formaient deux petits cercles de glace sale dont la froideur pénétra jusqu’au cœur de Susan.

— Salut, ma petite, fit Harch. Le hasard fait bien les choses, hein ?

Jellicoe eut un petit rire, une sorte de gargouillement porcin qui allait avec son visage.

— Non, fit-elle, apathique.

— Tu ne te mets pas à hurler ? demanda Parker qui arborait un sourire narquois.

— Nous avions espéré des cris et des larmes, déclara Quince, son visage encore plus allongé que de coutume par l’effet de perspective.

— Elle est trop surprise pour crier, commenta Jellicoe avant de se remettre à rire.

Elle ferma les yeux et suivit les conseils de Jeffrey McGee. Ils n’étaient pas réels, ils ne pouvaient lui faire de mal. Ils n’étaient que des fantômes, des créatures de cauchemar. Immatériels.

Une main se posa sur son cou.

Le cœur battant, elle rouvrit les yeux.

C’était Harch. Il augmenta légèrement la pression et eut un petit rire.

Susan saisit ses poignets, tenta de les écarter. Inutile. Il était trop fort.

— N’aie pas peur, petite garce. Je ne vais pas te tuer.

Sa voix était exactement comme celle qu’elle avait entendue lors de la cérémonie macabre dans l’Antre du tonnerre. Une voix qu’elle ne pourrait jamais oublier, profonde, sèche et impitoyable.

— Non, nous ne te tuerons pas, répéta Quince. Pas tout de suite, en tout cas.

— Seulement le moment venu, précisa Harch.

Susan reposa ses mains sur le matelas du chariot.

Ses extrémités étaient engourdies et glacées. Elle tremblait comme une feuille.

Harch caressa sa gorge avec douceur, semblant admirer sa courbe gracieuse.

Elle frissonna de dégoût et détourna la tête pour regarder Jellicoe.

Ses yeux porcins luisaient.

— As-tu apprécié notre petit numéro de ce matin ?

— Vous vous appelez Bradley, dit-elle, dans l’espoir de regagner le monde réel.

— Non. Jellicoe.

— Et moi, je suis Parker.

— Vous êtes morts !

— Nous sommes tous morts, précisa Quince.

Elle regarda l’homme, stupéfaite.

— Après avoir été renvoyé de Briarstead, j’ai regagné ma Virginie natale. Mais les miens ont refusé de me revoir. Une vieille famille conservatrice, si tu vois ce que je veux dire. Aucun scandale ne devait ternir leur nom. (Son visage s’assombrit de colère.) Ils ont décidé de me verser une petite pension pour me permettre de vivre jusqu’à ce que je trouve du travail, et ils m’ont chassé. Chassé ! Mon père, ce salaud bien-pensant, s’est débarrassé de moi comme d’un domestique ! J’avais perdu la possibilité de suivre des cours de droit, comme je l’avais prévu. Bon Dieu, je te hais ! C’est à cause de toi que je me suis tranché les poignets dans la salle de bains miteuse d’un motel pourri de Newport News.

Elle ferma les yeux et pensa : Ils n’existent pas. Ils ne peuvent me faire du mal.

— Quant à moi, j’ai été mis en prison, déclara Harch.

Elle garda les yeux fermés.

— Trente-deux jours avant ma libération… Ah ! quand j’y pense… j’avais purgé presque cinq ans et il ne me restait plus qu’un mois à tirer quand j’ai eu la malchance de tomber sur un Nègre : il avait planqué un couteau dans sa cellule.

Ils n’existent pas. Ils ne peuvent me faire du mal.

— Mais je t’ai retrouvée. J’avais juré de me venger dans ma cellule. Des milliers de fois. Ce sera bientôt l’anniversaire de ma mort. Il y aura exactement sept ans que ce Nègre m’a collé au mur pour me trancher la gorge, la nuit de vendredi. Il te reste trois jours à vivre. Je voulais que tu le saches. Nous avons prévu une petite soirée très spéciale, pour vendredi.

— Nous sommes tous morts à cause de toi, fit Jellicoe.

Ils n’existent pas. Ils ne peuvent me faire du mal.

— … si nous avions trouvé sa cachette…

— … nous aurions également fait éclater son crâne…

— … tranché sa jolie gorge…

— … arraché son cœur…

— … les femmes comme elle n’ont pas de cœur…

Ils ne peuvent me faire du mal.

— … une petite pute qui couchait avec un juif…

— … pas vilaine…

— … devrait y passer avant de la tuer…

— … un peu maigre…

— … d’ici à vendredi, elle aura repris du poids…

— … déjà fait ça avec un mort ?… Elle refusait d’ouvrir les yeux. Ils n’existent pas.

— … nous viendrons tous te chercher…

— … te pénétrer…

Ils ne peuvent me faire du mal.

— … toute cette viande morte…

— … qui entrera en toi…

Ils ne peuvent me faire du mal, du mal, du mal…

— … vendredi…

— … vendredi…

Une main caressa ses seins, une autre se colla sur ses yeux.

Elle hurla.

Une autre main écrasa sa bouche.

— Salope, dit Harch.

Et c’était lui sans doute qui pinçait son bras droit, de plus en plus fort.

Elle perdit connaissance.